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30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 08:20

Schumann : la Fantaisie en ut majeur op.17 vue par Marcel Schneider       

  


   

Avec la Fantaisie en ut majeur op. 17, nous passons d’Ernestine à Clara, le grand amour, la future femme de Robert Schumann : cela explique le changement de ton, le pathétique, la grandeur. En même temps qu’il découvre Clara, Robert Schumann se découvre lui-même. Aussi certains voient dans la Fantaisie l’œuvre maîtresse de Robert Schumann pour le piano, le manifeste et la charte du romantisme allemand : n’a-t-il pas reconnu dans une lettre à Clara que « cette fantaisie est pleine de douleur, de renoncement, de lamentations et d’espoir ?» Il devait d’abord l’appeler Obolus, obole au monument de Beethoven que projetait la ville de Bonn. Ce serait une Grande Sonate de Florestan et Eusebius dont les différentes parties s’intituleraient Ruines, Arc de Triomphe, Palmes ou Couronnes d’Etoiles. Il réalisa son projet en juin 1836 mais comme l’érection du monument à Beethoven fut différée, il rangea son œuvre dans ses tiroirs, la remania en 1838 et la publia l’année suivante sous le titre plus simple et plus général de Fantaisie pour piano op. 17 en la dédiant à Liszt. D’où les divergences de dates selon que l’on considère la conception, la réorganisation et l’édition de l’œuvre.

 

C’est une œuvre complexe, bien plus secrète et multiple que ne laisseraient croire les vers de Schlegel cités en épigraphe :

Durch alle Töne tönet

Im bunten Erdentraum

Ein leiser Ton gezogen

Für den der Heimlich lauschet.

« Parmi tous les sons, qui peuplent le songe terrestre aux couleurs diaprées, court une secrète mélodie, douce à l’oreille de qui sait écouter ».

 

La Fantaisie exprime bien autre chose que le mystère, l’âme des choses inanimées et des êtres qui constituent la Création : c’est un cri d’amour, le cri d’un cœur, d’une chair inassouvie qui frôlent le délire. Robert Schumann a dit : Clara, toi seule peux comprendre la Fantaisie en te reportant à ce malheureux été de 1836 où je renonçai à toi.

 

Cette confidence nous aide à sentir le climat du premier mouvement à jouer d’un bout à l’autre avec passion et dans une atmosphère fantastique. Robert Schumann sent Clara lui échapper à cause de la décision absolue du terrible Wieck qui veut les séparer. Il s’agit de convaincre Clara, de la retenir, de lui dire que l’amour d’un Robert Schumann ne se retrouvera pas et qu’elle la musicienne doit couronner les désirs d’un musicien comme lui. Ce mouvement de sonate a deux thèmes, l’un en ut majeur tonalité dominante de la Fantaisie, le second en fa majeur qui redit la même chose avec quelque chose d’humble, de plaintif, exprime le plaidoyer du compositeur : il use de toute sa séduction, de tout son pathétique, sachant que son langage sera entendu par la jeune pianiste et musicienne qu’est Clara. Vient ensuite une légende formée de quatre variations » religieuse, sombre et lente interprétation du thème. Cette légende sort victorieuse des différentes attaques qu’elle subit de sorte que le mouvement s’achève sur un ton relativement calme et serein, en tout cas adagio.

 

Le second mouvement moderato ma energico, allie la violence à la tendresse. La violence évoque les marches et les contre marches des compagnons de David, des artistes jeunes et enthousiastes qui veulent triompher de la lourdeur et de la sottise des Philistins. La tendresse parle la voix d’Eusebius, c’est-à-dire de Robert Schumann éperdu d’amour et de bonté. Il plaide pour les Philistins vaincus. Mais peut-on réellement terrasser ceux qui possèdent le monde ? Leur défaite est brève et bientôt Eusebius doit pleurer sur lui-même : c’est le contenu du troisième mouvement, sorte de lied de plan incertain, mais qui trouve avec sûreté le chemin de notre émotion : l’artiste constate sa défaite, il est conscient de son impuissance, de sa faiblesse. Son sort ressemble à celui de tous les hommes chez qui le rêve et la sensibilité l’emportent sur les instincts animaux, sur l’ambition et le goût de la réussite. J’ajouterai(1) qu’on entend dans ce troisième mouvement l’accompagnement des futurs lieder de 1840. Robert Schumann ne le sait pas encore, mais il gagnera l’amour de Clara, et il écrira ses mélodies dont nous n’entendons dans la Fantaisie que les prémisses.

 

Mais l’échec de Schumann n’est qu’apparent : Clara a su découvrir son génie et la postérité l’a confirmée dans son choix quand, en dépit de la volonté paternelle, elle a décidé de s’unir à Robert Schumann. Cette Fantaisie si moderne dans son contenu, si pathétique et si grave en dépit de son titre, peut servir de confession et de profession de foi pour tous les artistes à venir

 

© Marcel Schneider  

(1) Note Brittany Mélodies

 

Pour compléter cette lecture, vous pouvez également lire un extrait de « La tombée du jour : Schumann », par Michel Schneider, collection La librairie du XXème siècle aux Éditions du Seuil : Une écoute psychanalytique de Schumann.

 

 

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