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30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 08:05

Sergeï Rachmaninoff : Les Danses Symphoniques (1940)      

  


   

Rachmaninov "appartenait au groupe des musiciens de Moscou qui, je l'ai dit, "sentaient" plutôt qu'ils ne raisonnaient [...]. C'est dans les compositions de Tchaïkovski que ces hommes trouvaient leur idéal de la musique : simplicité, richesse mélodique et profonde émotivité." Victor Séroff

 

L’essentiel sur les Danses Symphoniques

 

Achevées le 29 octobre 1940, trois ans avant sa mort et durant la seconde guerre mondiale, les Danses symphoniques bigarrées du compositeur vont devenir, avec le temps (car la création fut accueillie par l'une des plus féroces critiques qu'eût jamais reçues Rachmaninov), une de ses œuvres les plus appréciées (elles étaient d’ailleurs une de ses compositions favorites, "ma dernière étincelle" a-t-il dit, et il en écrira plus tard une très belle version pour deux pianos avec Vladimir Horowitz). On pourrait se risquer à toute sorte d’interprétation, comme celle d’y voir une ultime confrontation avec le thème de l’existence (mais ici avec légèreté, en valsant avec) car l’œuvre, en outre d’utiliser à nouveau le motif médiéval du Dies Irae, abonde en citations de Rachmaninov lui-même, en incorporant ainsi, dans la première danse, le motif principal de sa première et terrible symphonie, désamorcé néanmoins de toute angoisse. Des danses en manière de Testament ? La dernière, épique et grandiose comme une cantilène, se clôt sur le fracas bruyant de l’orchestre, où le compositeur note en marge de la partition : « I Thank Thee, Lord » (Je rends grâce à Dieu). L’impression est renforcée par le découpage symbolique de l’œuvre - le jour, le crépuscule et la nuit, semblable à la structure des Cloches, évoquant elles aussi le cyle entier d’une vie humaine.

On ne se risquera pourtant pas à réduire le réseau de sens des Danses symphoniques - et nous avons vu à quel point il était grand, à la seule interprétation romantique. Que sont-elles vraiment ? Une musique de ballet ? Certainement. Mais quelque chose de plus pourtant, peut-être dû à cette manière qu’a Rachmaninov de faire du Rachmaninov même en dansant, et de donner à nouveau dans son romantisme personnel et sincère. Et d’autant plus sincère qu’il s’agit ici de sa dernière œuvre, traversée, du reste, par les thèmes principaux de sa musique, si bien que, davantage qu’un testament, les Danses Symphoniques sont en somme, d’une certaine manière, la synthèse finale de son œuvre.

Rachmaninov ne pouvait pas composer des danses symphoniques à la manière, par exemple, d’un Rimski-Korsakov composant son - magnifique - Capriccio espagnol : un "simple" divertissement pour orchestre, ou un exercice formel et technique. Et, en effet, son œuvre échappe à toutes les tentatives de classification. Des danses ? Oui, mais imprégnées d’évocations, où l’orchestre flamboie, à nouveau, sur le thème de la vie et de la mort, où l’on pressent ici ou là la peinture non d’une action mais d’un esprit, avec ses tourments et ses joies. Un poème symphonique ? Après tout, Camille Saint-Saëns n’a-t-il pas écrit dans ce registre une Danse macabre ? Mais à nouveau le genre ne suffit pas : ces danses-là sont plus qu’un poème symphonique, par leur écriture personnelle, la liberté et les grandes ouvertures de leur architecture, et, d’une certaine manière, bien moins, puisque nous n'y trouvons aucune narration ni mise en scène orchestrale, malgré la richesse de leurs colorations et de leurs motifs.

On pourrait peut-être insister sur l’aspect « symphonique » de ces danses. Le compositeur a paré son œuvre de tout le confort moderne, pour paraphraser Stravinsky, poursuivant les recherches sonores entreprises avec la troisième symphonie, jouant sur de nouvelles couleurs instrumentales : campanelli, cloches, saxophone alto - en particulier dans le solo de la première et sublime danse, et utilisant le piano comme un instrument de percussion. C’est donc en quelque sorte un Concerto pour orchestre - si on souhaiterait se risquer à une nouvelle classification, d’une texture et d’un relief brillant et étincelant (et qui annoncerait celui composé par Bartok trois ans plus tard, bien qu'autrement différent, évidemment, dans le style). Pourtant, nous n’avons pas épuisé le champ musical et poétique de l’œuvre en disant cela. Car bien qu’intitulées « symphoniques », ces danses devaient s’appeler, à l’origine, les « Danses fantastiques » et être composées pour un ballet, soit avec le chorégraphe russe Fokine, soit dès 1914 avec Goleïzovski pour une œuvre nommée Les Scythes.

Quoi qu’il en soit, au-delà de ces interprétations, l’œuvre charme et enchante, et en particulier la première danse, donc l’électrisation est immédiate. Les énergies rythmiques et incisives contenues dans son introduction, grisant avec une telle force l’auditeur, s’éteignent tout d’un coup lorsqu’un doux et élégiaque ballet, d’une émotion ineffable, s’installe sous les tendres et ondulantes notes du saxophone, noble et nostalgique. La musique continue lentement à danser, lorsque, dans un de ses sommets mélodiques, Rachmaninov fait entonner l’élégante mais pensive complainte par l’orchestre entier. Et c’est dans une ultime et savoureuse rupture que l’auditeur, totalement enivré et exalté, se fait à nouveau piéger en assistant au retour vif et percutant du premier thème, clôturant la première danse dans une sorte de carnaval où s’introduit avec tendresse le motif principal de la première symphonie, enveloppé de laine. C’est un peu tout l’univers musical de Rachmaninov qui est contenu dans cette seule pièce : une musique éclatante et brillante qui n’arrive pas, malgré tout son entrain et toute son énergie, à empêcher le tendre et mélancolique soliloque intérieur du compositeur…

L’auditeur, transporté, n’a guère le temps de respirer, puisque suivent deux autres danses, plus colorées mais sans aucun doute plus sombres (et en effet, la composition nous rappelle que nous approchons du « crépuscule » et de la « nuit »). La deuxième, sorte de mouvement lent aux allures de valse, ouverte par le grondement des cuivres, est portée par une mélancolie pensive, douce-amère, très vague et lointaine, la transformant en un rêve de pierre calme et presque insensible (comme le suggère Richard Eckstein, elle fait penser à une salle de bal hantée, hantée par une tristesse lourde et comme résignée). Mais la personnalité de Rachmaninov perce plus fortement encore dans le finale de l’œuvre. Car si la dernière danse jouit d’une écriture particulièrement endiablée et fantasque, avec ses débauches rythmiques, ses déflagrations et ses ruptures étourdissantes (de véritables chevauchées orchestrales), elle mêle malencontreusement une méditation sur la mort (on entend à nouveau, sorte de memento mori du compositeur, le thème du Dies Irae dans cette sorte de danse macabre centrale, la partition étant composée de trois parties, comme la première Danse) qui la rend à la fois décousue, un peu brouillonne, mais aussi, quelque part, assez touchante. Cependant, comme l'écrit Jim Svejda, au moment où la musique semblait "à coup sûr devoir être toute entière engloutie dans les ténèbres, une autre citation - celle de la vieille mélopée russe "Béni soit le Seigneur" - la ramène à la lumière". Une "triomphante exultation" mène alors l'oeuvre à sa conclusion où Rachmaninov écrit, en marge de la partition, "Alleluia".

 

 

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