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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 17:48

 

La Sonate en ré pour II pianos K. 448 est une œuvre beaucoup plus intéressante [que l’allegro K. 400]. Contrairement aux sonates pour violon et piano, qui sont des œuvres de laboratoire, destinées à un éditeur, celle-ci a été composée pour être donnée en public dans une soirée du 23 novembre [1781], où il l’a exécutée avec une excellente pianiste, Melle Aurnhammer (la dédicataire de ses sonates pour violon  et piano). Il n’était donc pas question pour lui d’effaroucher les Viennois avec les accents dramatiques, voire tragiques de ces dernières sonates ; aussi s’agit-il d’une œuvre « grande et brillante », comme dit Sainte-Foix, mais que nous aurions grand tort de considérer comme superficielle et virtuosique.

 

Elle s’inscrit parfaitement dans le courant de la manière « viennoise » destinée à séduire le public de la capitale. Le lendemain du concert, Mozart écrit à son père : « je l’ai composée tout exprès pour la circonstance et elle a eu un plein succès ». C’est une œuvre très représentative, par son écriture et par son esprit, de la clarté « classique » qu’il a adoptée depuis son arrivée à Vienne, et qui est le premier bienfait de sa libération du joug salzbourgeois. D’aucuns iront dire que c’est de la musique « galante » ; même A. Einstein prononce le mot, mais il le tempère par l’excellente analyse qu’il fait du style de cette sonate. « Elle est « galante » d’un bout à l’autre, écrit-il, et nulle ombre ne vient en troubler la sérénité. Mais l’art avec lequel est réalisé le juste équilibre entre les deux parties, l’aisance du dialogue, la distinction des ornements, l’intelligence qui préside au dosage des sonorités et à l’emploi des différents registres de l’instrument — tout cela témoigne d’une maîtrise si impressionnante que cette œuvre, simplement « superficielle » et ravissante, en apparence, prend l’accent d’une des plus profondes que Mozart ait jamais écrites et d’une de celles qui montrent le plus de maturité (p. 329). On ne saurait mieux décrire ce qu’il y a de « mozartien » dans ce style, qui n’est pourtant que l’un de ceux que le Maître a adoptés.

 

L’Allegro con spirito est vigoureux, brillant , plein d’entrain. L’optimisme du ré majeur irradie à pleins feux, à peine un moment voilé par le contrepoint du Développement ; mais celui-ci s’allège bien vite en échos charmants et tout est emporté de nouveau dans un flot impétueux.  Mozart, au moment où il écrit cette sonate, avait la tête remplie de son Enlèvement au Sérail (qu’il avait dû interrompre) : aussi est-il permis de voir en cette sonate une évocation en raccourci des principaux éléments de l’opéra : après la fougue et l’enthousiasme de Belmonte, voici la douce Constance. Mais quelle Constance ?... Celle de l’opéra, ou celle de la vie ? Les deux images se superposent et se confondent dans l’Andante (en sol), tout empreint d’un désir tendre d’amour et d’un bonheur calme. Et pour en offrir toutes les nuances fleurissent jusqu’à quatre sujets plus mélodieux l’un que l’autre, le dernier étant particulièrement émouvant (…). On ne peut pas dire que ces mélodies se déploient, car elles sont retenues dans une intimité confidentielle, et cela grâce à la sensualitédu matériau sonore. Admirable en effet est le dosage des timbres de ces deux claviers occupés des basses les plus profondes jusqu’aux notes les plus claires et les plus cristallines. Pour le Finale (Allegro molto) le doute n’est plus permis : c’est bien l’Enlèvement au Sérail qui est là présent. Après Belmonte et Constance, voici la turquerie et les entrechats de [Blöndchen] Blonde, la malicieuse. H. Abert a remarqué que le refrain (car il s’agit en fait d’un rondo) est le thème renversé de la Marche Turque de K. 331. Le foisonnement mélodique et surtout les changements continuels de rythme sont étonnants, mais moins encore que la continuité dynamique de l’ensemble, qui est comme fouettée par le diable de petit motif turc.

 

Le dosage des timbres entre les deux instruments atteint ici la perfection : nul empâtement, une plénitude légère. Et cette légèreté est remarquable aussi bien en verticalité (comme une pâte bien levée, bien aérée) que dans son expansion horizontale. L’œuvre est diserte sans être prolixe, tendre et recueillie en son andante, piquante en son finale… On sent que Mozart, en l’écrivant, était parfaitement à l’aise. Et s’il l’est, c’est parce qu’il peut s’épanouir en toute liberté en composant l’Enlèvement, lequel, en novembre, est déjà bien avancé.

 

Une curiosité : L’œuvre a été donnée en concert en 2005 à la Cité de la Musique sur un double piano Pleyel (un autre instrument disparu).

 

(Source : Jean Victor Hocquard Mozart, l’amour la mort ; JC Lattès1992 ; pp 295-297)

 

 

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