Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 09:42

 

 

 

 

 

 

 

Ferruccio Busoni vu par Lazare Ponnelle

Article publié dans le Mercure Musical du 01-08-1906

 

Il n'y a pas très longtemps, sept ou huit ans tout au plus, que je connais personnellement Ferruccio Benvenuto Busoni. J'arrivais de ma province. Le hasard nous mit en relation. La finesse et la souplesse de son intelligence, son horreur de la banalité m'ont vite conquis. Nous nous liâmes d'amitié. On me permettra maintenant de « situer » l'artiste et son œuvre. La renommée de Busoni a gagné les deux mondes. On acclame le virtuose de Paris à New- York, à Berlin et à Londres. La hardiesse, la nouveauté et la perfection serrée de son jeu tiennent du prodige. Sa technique représente le point culminant de l'étude du piano. Elle ne relève pas de l'odieuse acrobatie, mais s'inspire de qualités proprement musicales. Elle aboutit à des sonorités dont le piano semblait jusqu'alors incapable. Busoni fonde son art sur des émotions de poète. Il triomphe par un prestige qui éblouit l'imagination et l'oreille, par des accents qui touchent profondément le cœur. La noblesse de l'interprétation décèle un de ces grands esprits comme il ne s'en est pas rencontré depuis Liszt. Elle s'élève à la hauteur d'une création. Qu'on l'entende et l'on reconnaîtra que par son âme vibrante et pensive, par sa sensibilité réfléchie, Busoni pourrait bien être le plus grand des « poètes » du piano. Héritier de Liszt par le génie, Busoni participe aussi de la grandeur d'âme et de la bonté proverbiale du vieux maître. Par la générosité de sa nature, par son absolu désintéressement, il s'impose à l'admiration de tous. Chef d'orchestre, Busoni s'applique à défendre et à propager au milieu d'un public docile aux admirations conventionnelles les productions de la jeune école. Ses préférences vont à celles qui n'ont pas encore été jouées. Il recueille en même temps les chefs-d'œuvre du passé tombés prématurément dans un injuste oubli. Tel est le but qu'il poursuit, depuis trois ans, avec une persévérance inlassable, en des Orchester-Abende fondées de ses propres deniers. Ce sont les Français qui bénéficient le plus largement de son initiative dévouée. Qu'on en juge. Je transcris au hasard des programmes quelques-unes des œuvres dirigées par Busoni : Guy Ropartz. Pêcheurs d'Islande. Saint-Saëns. Ouverture des Barbares. Th. Ysaye. Concerto pour piano. Delius. Paris, tableau musical. Vincent d'Indy. L'Etranger, prélude du 2e acte. — Suite française. Claude Debussy. Prélude à l'Après-Midi d'un Faune. — Nocturnes. Albéric Magnard. 3e Symphonie. Eugène Ysaye. Poème élégiaque. Paul Delune. 3e Symphonie. César Franck. Le Chasseur maudit. — Les Djinns. — Prélude, Choral et Fugue, orchestration de G. Pierné. Hector Berlioz. Les Nuits d'Eté (Mme Ida Ekman). — Marche troyenne.

 

Busoni conduit l'orchestre avec une rare autorité. Il a la sobriété du geste, le mépris des effets faciles et vulgaires. Ses indications sont nerveuses, rapides et sûres. Il obtient tout ce qu'il veut de ses musiciens sans le renfort d'une gesticulation bouffonne. L'interprétation reste expressive et vivante. Dans l'héritage de Liszt, Busoni recueillit encore le don de la composition. Son instinct créateur s'affirme en une série de pièces instrumentales d'un accent très personnel, d'une structure achevée. Il a la fécondité, le labeur acharné! Bien qu'il se concentre, au lieu de se diluer, ses œuvres symphoniques s'ordonnent en de vastes proportions. Elles sont de dimension considérable. On ne lui reprochera pas d'avoir peu produit. Son Turandot porte l'inscription op. 41. Chez Busoni, la puissance d'invention se révéla de bonne heure. Il n'avait pas encore franchi le seuil de l'adolescence que les notables de Bologne le nommaient membre de l’Accademia Filaronica. C'était en mai 1882. Il avait quinze ans. En l'élevant à cette dignité, le président d'alors, Frederico Parisini, rappelait au jeune artiste qu'en cette même enceinte un autre enfant prodige, l'immortel Mozart, l'avait précédé dans cet honneur : « Vi sovvenga, o giovanetto artista, che nella sala in cui avete entusiasmato un eletto auditorio col vostro suono ed in cui avete composto i pezzi per l'esame di maestro, ivi pure, in tenera età, diede il suo esperimento l'immortale Mozart per ottenere in quest' Accademia il grado stesso che voi pure avete conseguito : cio vi serva di sprone e di conforto a proseguire nell' intrapesa carriera che dovrà guidarvi alla celebrita » 1 . A Leipzig, en 1886, Busoni écrivait un Opéra fantastique, d'après un texte de Frieda Schanz, une Suite symphonique, un Quatuor pour instruments à cordes. En 1889, un Concerto pour piano et orchestre, sa 1ère Sonate pour violon et piano, lui faisaient décerner, à la suite d'un brillant concours, le prix Rubinstein. Et cependant, en France, le public l'ignore. Les grandes compositions de la maturité passent inaperçues de nos directeurs de concert, alors qu'à Berlin, à Vienne, à Boston, à Varsovie, à Bologne, à Amsterdam, à Londres, elles figurent au répertoire des grandes associations philharmoniques. Elles soulèvent les plus vifs enthousiasmes comme aussi bien les plus âpres discussions. Leurs qualités les plus hautes les livrent d'office aux fureurs des tardigrades amateurs du balourd allemand. Au reste, Busoni ne connaît pas l'art d'imposer brutalement son génie, de le présenter en un beau jour au moyen d'une réclame tapageuse. Et pourtant son incessante création pourrait écraser à la fois le public et les vanités rivales. Elle occupe toutes les avenues de la musique instrumentale. Elle s'étend à tous les genres ; à titre d'exemple, voici l'indication de ses plus récentes compositions :

 

Scènes de ballet pour piano.

Variations et fugue en forme libre sur un prélude de Chopin en ut mineur.

Deuxième quatuor pour deux violons, alto et violoncelle.

Concertopour piano et orchestre. Poème symphonique, pour grand orchestre.

4e Scène de ballet, en forme de valse, pour piano.

Jeux d'enfants, suite symphonique.

Concertopour violon et orchestre.

-?e Sonate pour violon et piano.

Lustspiel-ouverture, pour grand orchestre.

Les Harnachés, 1ère suite pour grand orchestre. — 2e suite

Concertopour piano, orchestre et chœur d'hommes.

Turandot, musique de scène. — suite pour grand orchestre et chœur de femmes.

 

Aux productions originales s'ajoutent un nombre considérable de transcriptions et d'arrangements. Busoni a traduit en particulier d'une façon remarquable la musique d'orgue de J.-S. Bach. Les Toccatas, les Choral vorspiele, les Préludes et Fugues sont génialement incorporés au piano, et ce n'est pas là son plus mince titre de gloire. L'œuvre de Busoni est éminemment personnelle. Assurément, il n'est pas malaisé de saisir les influences qui se sont imposées à lui, depuis Bach jusqu'à César Franck. Nul plus que lui n'est imbu de la beauté classique et nul n'a mieux senti dans l'étude des anciens maîtres tout le prix qu'il faut attacher à la force technique, à la perfection de la forme. A l'étudier de près, on s'aperçoit qu'il a choisi librement ses moyens, que le caractère de son œuvre vient de lui-même : elle n'a pas été façonnée du dehors, — elle s'est organisée intérieurement. Elle a ses origines dans les suggestions de sa personnalité. A l'art moderne il faut une inspiration moderne. Il faut, tout en édifiant des constructions sonores plastiquement belles, écarter les anciennes règles qui ne sont plus que mécanisme, rechercher avant tout la vérité de l'expression, l'intensité de l'impression, ouvrir en passant toutes les sources du lyrisme et de l'harmonie. Voilà quelques-unes des divinations supérieures qui placent l'œuvre symphonique de Busoni au premier rang des compositions modernes.

 

Sa facture est magistrale. Tout s'équilibre et l'on sent partout une volonté consciente qui a déterminé les relations et les proportions des parties. Il adopte les formes simples, pleines, solides, expressives qui mettent l'imagination à l'aise et se prêtent à revêtir une beauté supérieure. Il crée des rythmes agiles, larges, pittoresques, significatifs. Les thèmes, amplement établis, sortent en pleine lumière. La direction de l'inspiration n'échappe jamais au cœur. La source en est placée dans le sentiment et non point à l'esprit. L'invention mélodique est rigoureusement personnelle, abondante et riche. Dans le maniement des couleurs de l'orchestre, Busoni possède l'une des plus riches palettes dont musicien ait usé. Son talent d'orchestration est de tout premier ordre. Il affectionne les timbres rares, les sonorités inconnues. L'agrégation mélodique donne la sensation du nouveau, de l'inentendu. Malgré cela, il n'a pas l'effet prétentieux ou brutal pour ahurir le bourgeois. Sa frappe harmonique lui appartient en propre. Il se démène avec une aisance merveilleuse au milieu des combinaisons thématiques les plus audacieuses. Aucune hardiesse technique ne l'effraie. On a tort de lui jeter toujours à la tête la complexité de sa polyphonie. Qu'il s'agisse de la conception ou de l'exécution, il hait l'extravagant et l'inintelligible. Il veut que l'on soit clair, en n'étant pas commun ni vulgaire, et déjà la limpidité et la noblesse de son style, la force de sa technique assurent à ses œuvres une perfection qui les fera durer. La 2e Sonate pour violon et piano, op.30 est l'admirable monument d'une inspiration sereine et soutenue, — d'un sentiment puissant. L'expression s'enlève et acquiert une plénitude incomparable. La mélodie s'élargit en symbole de l'infini. On y saisit la disposition fondamentale de l'âme du maître, cette sorte de rêverie contemplative dans laquelle germe toute son œuvre. La 2e sonate n'est pas coulée dans le moule traditionnel. Elle s'affranchit des divisions préconçues ou arbitraires pour ne suivre que la marche du sentiment. Elle s'enchaîne d'un seul tenant. Elle est d'une parfaite unité organique. L'architecture musicale repose tout entière sur les variations multiples de 4 à 5 thèmes qui, pris en eux-mêmes, sont d'une élévation quasi surnaturelle.

 

Busoni vise au grand, au sublime. Il y atteint presque toujours. L'exécution ne trahit pas la conception. Avec le Concerto pour piano, orchestre et chœur d'hommes (op. 39), nous nous trouvons en face d'une véritable épopée sonore. On reste stupéfié devant le gigantesque des proportions (5 parties: Prologo e Introito, — Pezzo giocoso — Pezzo serioso — All’italiana — Cantico), la nouveauté et la solidité de la structure, le souffle grandiose qui anime le tout. Ce concerto, à proprement parler, n'en est pas un, au sens que nous sommes accoutumés d'attacher à ce mot. Ce n'est pas un morceau destiné à faire valoir la virtuosité de l'exécutant. Le piano intervient ici comme une force accrue de l'orchestre. Il enrichit la symphonie d'une voix nouvelle dont le timbre s'amalgame à la masse sonore. Le coloris de l'instrumentation se trouve rehaussé d'une teinte flamboyante, inusitée jusqu'alors. L'armature mélodique est déterminée par une profusion de thèmes magnifiques. Leurs développements se succèdent avec une variété, une richesse harmonique inouïes. Le travail de la polyphonie est à la fois serré et plein d'aisance, l'orchestration vibrante.

 

Le Concerto est tout baigné d'une atmosphère transparente et calme. La première, la troisième et la cinquième partie qui constituent l'ossature de cet organisme sont nées de la disposition d'âme que je notais plus haut. En ces pages émues et fortes, Busoni a mis l'empreinte de sa nature poétiquement méditative. L'imagination du Maître plane d'elle-même au-dessus de l'humanité. Elle se perd dans la contemplation. Elle y trouve d'immédiates et d'absolues jouissances. Elle s'y donne toutes les grandeurs. Et comme le musicien n'emploie son art qu'à la manifestation des propriétés originelles de son âme, le sentiment de l'infini emplit tout naturellement ce poème musical. L'artiste s'est ainsi composé un milieu idéal, en harmonie parfaite avec son intime organisation, avec la vie contemplative, j'allais dire platonicienne, de son esprit, un milieu où son être apparaît plus complet, mieux à sa place. Par antithèse, le deuxième et le quatrième temps — Pezzo giocoso, All'italiana, — conçus d'ailleurs à une époque différente, représentent le mouvement, l'activité. Les péripéties sonores en sont fantastiquement, tumultueusement développées. Cette disposition artistique, cette opposition fait alterner d'un bout à l'autre la lumière et l'ombre. Elle exprime la concordance ou le contraste, si je puis ainsi dire, de la nature visible avec les dispositions intimes de la nature subjective.

 

Ce qui nous étonne le plus, c'est le grand caractère imprimé à l'ensemble de la composition et à ses moindres détails. J'avoue que, la IXe Symphonie mise à part, je ne connais rien en musique qui soit aussi vaste, aussi colossal. Comme chez Beethoven, la péroraison est entonnée par le chœur; mais tandis que l'Hymne à la Joie contredit triomphalement au développement symphonique de la Neuvième, le Cantico, invocation à l’Eterna Forza, à l’Intelligenza créatrice résume toutes les aspirations supérieures de cette œuvre géniale et lui donne sa conclusion logique et sublime. Les paroles du Cantico sont empruntées au poète hollandais Oehlenschlager. Busoni les a détachées et traduites d'une Nouvelle, inspirée des Mille et une Nuits et intitulée Aladin. Involontairement, il dénonçait ses attaches littéraires. On sait, en effet, que le virtuose-compositeur est doué d'une haute culture. Son esprit et sa curiosité s'ouvrent d'autant plus facilement aux manifestations intellectuelles qu'il possède à fond cinq ou six langues modernes et les littératures qui en dépendent. Par surcroît, c'est un érudit qui fait son domaine de l'Histoire des Civilisations orientales. Il en est si fortement imprégné qu'il conçut un projet de drame musical d'après les nouvelles asiatiques du comte de Gobineau. Le poème est achevé. Busoni en poursuit activement la réalisation musicale. A son imagination toujours en quête d'infini, les mythes orientaux et les contes arabes apportent les inexprimables séductions, l'éblouissant lyrisme de leur poésie panthéistique, de laquelle dérivent certains sentiments très grands, très simples, éternels, ces mêmes sentiments qui animent l'admirable concerto. Ainsi s'explique sa prédilection marquée pour les sujets qui se rapportent à ces fables. Les Mille et une Nuits, entre autres, devinrent un des livres de chevet du compositeur. Et nous voici conduits à Turandot, musique de scène écrite pour le drame de Gozzi, bâti lui-même sur des épisodes de la merveilleuse légende.

 

Turandot (op. 41) nous fait assister au jaillissement d'une personnalité qui passe par-dessus les barrières de notre civilisation et s'ouvre les portes de l'Orient. Le choix du sujet est déterminé par cette prédisposition intellectuelle et morale que nous connaissons. Busoni n'a point le dessein de nous flatter dans notre manie du « neuf » à l'aide de bizarres et d'inéprouvées combinaisons de couleurs et de sons, de nous dépayser par l'étrangeté et le bric-à-brac d'un exotisme facile et banal. Aussi sa musique ne sent pas le pastiche. Elle n'a rien d'artificiel. Son Orient n'est pas truqué. Cette importante composition fut achevée en l'automne 1905. On en a tiré, pour le concert, une non moins importante suite pour grand orchestre et chœur de femmes, exécutée pour la première fois à la Sing-Akademie de Berlin le 21 octobre 1905. Cette suite symphonique se divise en 8 parties : I. — II supplizio. La porta délia città. La Partenza (1er acte). II. — Truffaldino (Introduction du 2e acte et Marche grotesque). III. — Altoum (Marche du fabuleux empereur). IV. — L'appartemento délie donne (3e acte). V. — Danse e Canzone (3e acte). VI. — Turandot (3e acte). VII. — Notturno. Walzer (4e acte). VIII. — In modo Marcia funèbre e Finale alla turca (5e acte). Dans ces morceaux étincelants de couleur et de verve, Busoni laisse couler le jet naturel de sa fantaisie spirituelle. Il use d'un style à facettes perpétuellement étincelant ou piquant. C'est un pétillement de rythmes ingénieux, un cliquetis de riches accumulations tonales. Il a des trouvailles harmoniques imprévues, de brusques oppositions de timbres, d'éblouissantes fusées sonores. L'orchestration rutile de toute la munificence fantastique et pompeuse de l'Orient. Elle en affiche par instants le bariolage et la baroquerie (marche grotesque). Elle en revêt toute la mélancolique langueur (Danse et chœur, nocturne). Devant l'ample écoulement des harmonies chatoyantes ou pittoresques, l'auditeur est comme imprégné des chaudes couleurs qui ruissellent de la palette du musicien. Parce qu'il ne voit pas les œuvres orientales par l'extérieur, Busoni sent et exprime merveilleusement le sentiment qui s'y réalise. Voilà par où son exotisme se distingue de l'impressionisme factice et creux de ceux qui l'ont devancé dans cette voie.

 

Busoni donne en ses compositions une haute et fière idée de la musique moderne. C'est un chercheur de voies ignorées, un curieux et sincère ouvrier de formes et de rythmes, un poète aux vibrations profondes et sonores qui respecte son œuvre. Il n'a souci que la faire belle et ne se préoccupe point de la former sur le goût d'un public ignorant et snob. Avec ce tempérament, il est le musicien le moins fait pour la fabrication mécanique des compositions à la mode. Il écrit ce qu'il doit écrire conformément au sentiment de son âme, comme qui fait œuvre immortelle.

 

(Source : http://archive.org/stream/munich00ponnel/munich00ponnel_djvu.txt)

 

(Source photo : www.rodoni.ch) 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires