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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 18:07

 

Quelques extraits de Brahms le progressiste, article d’Arnold Schönberg :

 

On a dit que le comportement de Brahms était souvent celui d’un être peu sociable. Son comportement ne fut jamais en tout cas celui d’un « Brahms inconnu ». Tout Vienne était au courant de son habitude de se protéger, par une attitude rechignée, contre l’intrusion indésirable de toutes sortes de gens, contre la prétention douceâtre, la moite flatterie, la mielleuse impertinence. Il est bien connu que les redoutables importuns, les gens en quête de sensationnel ou à la recherche d’une anecdote piquante, les envahisseurs mal élevés de sa vie privée, recevaient en général chez Brahms un accueil glacial. Mais si les vannes de leur éloquence s’ouvraient toutes grandes, si l’inondation menaçait de l’engloutir, Brahms sentait que la glace ne suffirait plus et qu’il fallait avoir recours à la grossièreté. En pareil cas, ses victimes se référaient tacitement à ce qu’on appelait en souriant « la douche froide de Brahms ». Chacune d’elles se réjouissait secrètement du mauvais succès des autres, tout en pensant qu’elle-même n’avait pas mérité le traitement qu’on lui avait infligé.

 

Attitude revêche ou grossièreté accusée, il est en tout cas certain que Brahms ne manifestait pas par là de bien hauts sentiments d’estime.

 

Ses contemporains avaient trouvé diverses façons de le contrarier. Par exemple un musicien ou un amateur, voulant montrer sa grande compétence, son solide jugement et sa familiarité avec une des œuvres de Brahms, s’enhardissait à dire qu’il voyait de grandes ressemblances entre la Première Sonate pour piano de Brahms et la Hammerklavier de Beethoven. Sur quoi tout naturellement Brahms rétorquait, d’un ton sans réplique : « N’importe quel âne peut le constater. » Un autre visiteur pensait être élogieux en disant à Brahms : « Vous êtes l’un des plus grands compositeurs vivants. » Combien l’intéressé pouvait haïr ce tour de phrase ! Cela ne voulait-il pas évidemment dire : « Il y en a quelques-uns qui sont plus grands que vous et plusieurs qui sont vos égaux » ?

 

Douche froide

 

Mais les plus indésirables étaient certainement ces visiteurs qui lui disaient (comme le fit un compositeur venu de Berlin) : « Je suis un admirateur de Wagner, le musicien de l’avenir, le rénovateur de la musique, et aussi de Brahms, l’académique, le traditionaliste. » Je ne me rappelle pas par quelle douche froide ou par quel torrent d’injures Brahms répliqua ce jour-là, mais je sais qu’on jasait grandement dans Vienne sur la façon dont il réagissait à ce genre de flatterie.

 

Après tout, c’était l’attitude de l’époque. Ceux qui détestaient Wagner s’accrochaient à Brahms et réciproquement. Beaucoup de gens détestaient d’ailleurs les deux et c’étaient peut-être les seuls non-combattants. Il n’y avait qu’un petit nombre pour oublier ce qui opposait ces deux grandes figures et pour prendre plaisir aux belles choses qu’on devait à l’un comme à l’autre.

 

Mais ce qui semblait en 1883 un mur infranchissable devait cesser d’être un obstacle en 1897. Les plus grands musiciens de l’époque, Mahler, Strauss, Reger et bien d’autres, avaient grandi sous l’influence des deux maîtres et avaient hérité toute la spiritualité, la sensibilité, la perfection stylistique et technique de l’époque précédente. Ce qui avait été dans le passé un objet de dispute s’était réduit avec le temps à une dissemblance entre deux personnalités, entre deux styles d’expression. Et l’antagonisme n’était plus tel qu’on ne pût admettre qu’une même œuvre participât des deux tendances. (...)

 

On ne saurait nier que le plaisir qu’on retire de la beauté des formes n’est pas inférieur à celui qu’on retire d’une riche expression des émotions. En sorte que le mérite de Brahms eût été déjà immense s’il s’était contenté de conserver les trouvailles formelles amassées par ses prédécesseurs. Mais il alla bien plus avant, et c’est ce qui marque sa place éminente parmi les compositeurs. (...)

 

Édifier sa propre fortune

 

Il est important de relever qu’à une époque où chacun ne croyait qu’à l’« expression », Brahms, sans renoncer pour autant à la beauté et à l’émotion, se montra un progressiste dans un domaine qui était resté en friche tout au long d’un demi-siècle. Il eût déjà été un pionnier s’il avait simplement opéré un retour à Mozart. Mais il ne vécut pas sur un fonds hérité, il édifia sa propre fortune. Il faut dire que Wagner contribua de son côté au progrès des formulations constructives par sa technique de la répétition, variée ou non, du fait qu’elle le libérait de l’obligation de travailler plus longuement que nécessaire sur des éléments qu’il avait déjà clairement exposés. Son langage pouvait ainsi se consacrer à d’autres sujets, quand l’action scénique l’exigeait.

 

Brahms n’écrivit jamais de musique de scène. Le bruit courait à Vienne que Brahms, en pareil cas, eût préféré écrire dans le style de Mozart plutôt que dans le « nouveau style allemand ». Mais on peut être bien sûr qu’il eût écrit du pur Brahms et non du pseudo-Mozart. Il eût peut-être été amené à répéter des phrases entières, voire de simples mots, dans son texte, à la façon des opéras pré-wagnériens ; il eût peut-être été contraint de sacrifier au goût de ses contemporains pour les déploiements dramatiques. Mais il n’aurait sûrement pas fait mourir un chanteur pendant une aria a da capo pour le faire ressusciter à la reprise. Pour nous, c’eût été une prenante expérience que de voir Brahms satisfaire à toutes les exigences d’une œuvre dramatico-musicale, dans la plénitude de son langage harmonique qui était si en avance sur celui de son époque.

 

Il est douteux que Brahms eût pu trouver un livret correspondant à ses goûts et à la nature des émotions qu’il savait exprimer. Aurait-il choisi un opéra-comique, une comédie, un drame lyrique, une tragédie ? Le génie de Brahms a de multiples facettes et il est aisé de trouver dans sa musique l’expression de bien des sentiments, à l’exception toutefois de ces violents déchaînements qu’on relève par exemple chez Wagner et chez Verdi. Mais qui sait ? Qu’on songe à Fidelio, indéniablement symphonique dans sa conception d’ensemble, mais où Beethoven fait éclater un terrible orage de passion à la fin du deuxième acte avec « O namenlose Freude ! » (O joie inexprimable !), la plus grande partie du troisième acte revenant ensuite au style symphonique strict. On voit ce dont est capable un génie « lorsque l’Esprit souffle en lui ».

 

(Source : http://sites.radiofrance.fr/chaines/formations/maitrise/FANTASTIQUE/?IDA=2144)

 

 

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