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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 14:50

Vermeer 

Baroque : terme de joüaillier (sic), qui ne se dit que des perles qui ne sont pas parfaitement rondes (source : Dictionnaire de Furetière, 1690).

 

Pour Furetière, le terme « baroque » n’a qu’un sens, celui qui caractérise une perle irrégulière. Il ne le précise pas dans son dictionnaire, mais l’origine est portugaise, et le mot « barroco », lié ou non à la perle, est avant tout attaché à cette notion d’irrégularité, dans un monde où l’ordre et la symétrie sont des valeurs dominantes. Cependant, irrégularité ne signifie pas laideur : la perle ornant l’oreille de la jeune fille de Vermeer n’est pas ronde, mais « baroque » au sens premier du mot. À l’instar de la perle, l’esprit de la musique baroque suit des chemins divers, irréguliers et parfois tortueux.

 

Michel Devillers,saxophoniste reconnu, nous en apporte l’illustration, lui le musicien jazzeux et improvisateur attiré par le baroque. Voici ce qu’il nous dit :

 

« Dans mon esprit, le lien entre baroque et jazz réside dans la grande liberté de l’interprète. Dans les deux univers, le musicien se doit de re-créer l’oeuvre. C’est aussi ce qu’on attend de lui, son invention dans l’instant, dans l’improvisation. C’est bien ce qui me comble aussi : jouer “à ma manière”. J’y connais ce plaisir particulier et que je ne sais pas décrire, de laisser venir la musique, laisser émerger l’invention presque malgré moi. Pour ceux qui s’intéressent à la psychanalyse, dans “Le corps de l’œuvre”, D. Anzieu décrit le processus créateur comme une dissociation psychotique qui serait contrôlée par le moi. Il parle d’une des phases de la création littéraire, mais c’est bien ainsi que je perçois ce moment de l’improvisation. Cette sensation que la musique se fait malgré moi, en dehors de moi mais, qu’en même temps, je canalise, j’oriente et finalement maîtrise. Dans ce sens, l’improvisation serait la maîtrise du non-moi...

 

Bien sûr, l’interprétation n’est pas qu’improvisation. La charpente et l’aménagement sont préparés, façonnés, organisés de façon à offrir le moment venu, le moment du concert, le lieu qui sera propice à cela. Boulez voyait là quelque chose d’obscène (qui l’attirait me semble-t-il). C’est pour le moins quelque chose d’intime qui se dévoile en concert. »

 

Michel Devillers poursuit :

 

« Dans la musique baroque, l’interprète se doit de faire preuve d’invention renouvelée à chaque exécution. C’est en 1982 que je m’y attelle. Je cherche à m’approprier un phrasé au saxophone qui soit dans l’esprit baroque. C’est alors que j’ai créé le trio Anachronismes. Le saxophone soprano me permet de jouer d’une façon assez proche de celle des hautbois baroques. »

 

 

Nota : le choix de  l’instrumentation à l’époque baroque est très ouvert. Marin Marais nous indique dans l’avertissement qui figure en tête de son troisième livre :

 

AVERTISSEMENT

 

Les plus belles pièces perdant infiniment de leur agrément, si elles ne sont exécutées dans le goût qui leur est propre, et ne pouvant donner une idée de ce gout en me servant des notes ordinaires, j’ay êté obligé de supléer de nouvelles marques capables de faire entrer dans mes veûës ceux qui joûëront mes pièces— e —par exemple signiffie qu’il fault enfler ou exprimer le coup d’archet en appuyant plus ou moins sur la corde selon que la pièce le demande et cela quelque fois sur le commencemt du tems ou sur la valleur du point comme la marque le désigne. De cette manière on donne de l’ame aux piéces qui sans cela seroient trop uniformes. [… ] Il est encore à propos d’avertir le public que la plupart des piéces qui composent ce troisieme livre se peuvent joûër sur plusieurs autres instrumens comme l’Orgue, le clavecin, le violon, le dessus de viole, le théorbe, la guitarre, la flutte traversiere, la flutte à bec et le hautbois. il ne s’agira que d’en sçavoir faire le choix pour chacun de ces instrumens. [C’est l’orthographe d’époque, note de Brittany Mélodies].

 

L’obsession d’être fidèle à la lettre (l’obsession des instruments anciens, des conditions du concert à l’époque) n’est donc pas fidèle à l’esprit du baroque.

 

« Baroque : C’est je crois la musique qui me touche le plus. Probablement parce qu’elle contient, elle concentre, toute notre histoire musicale. C’est le temps où on renoue avec la profusion d’agréments et d’ornements hérités de la musique savante arabe qui avait influencé fortement la musique européenne au IXème siècle. La rigueur romane médiévale (citons l’école de Notre-Dame, avec les œuvres de Pérotin, 1160 env.-1230 env., d’une rigueur admirable, écrites bien sûr a capella) avait plus ou moins relégué cet art de l’ornement et de la variation, qui restera masqué sous le « blanc manteau d’églises » (Raoul Glaber), jusqu’à ce que le Concile de Trente (1545-1563) le fasse ressurgir en force à l’époque baroque. »

 

 

Ph1 Sant Ignazio Rome

 

 Le plafond de Sant Ignazio à Rome

 

     

À propos de son programme, Michel Devillers nous dit : « Je jouerai à Pordic l’adagio du concerto pour hautbois en ut mineur de Marcello. J.S. Bach l’aimait beaucoup et en a fait une transcription pour clavecin. Je jouerai aussi le “O’Carolan concerto” une œuvre baroque irlandaise du XVIIIème, signée de Turlough O'Carolan (Toirdhealbhach Ó Cearbhalláin, 1670-1738).

 

Nota : on peut écouter un extrait de sa version à la fois fidèle et personnelle du “concerto” de O’Carolan sur le site de Michel Devillers, ainsi qu’un extrait de l’Adagio du concerto pour hautbois de B. Marcello, accordéon : Françoise Figureau.

 

« De O’Carolan, je reprendrai aussi peut-être “Sir Arthur Shaen”. » poursuit-il : « Je n’ai pas encore (début avril 2013) finalisé le programme. Je compte alterner pièces baroques et thèmes de jazz de façon à renouveler l’intérêt, tout en maintenant un lien entre les deux genres. Je crois que je commencerai le concert avec un prélude de J. Bodin de Boismortier. Pour enchaîner avec “Les couloirs de Pigalle” de Michel Devillers.

 

Peut-être même jouerai-je quelque thème baroque de façon jazzy. Par exemple, une ornementation qui glisserait vers une improvisation (la frontière est mince)... peut-être sur “les folies d’Espagne” (Marin Marais), j’ai l’impression que ça s’y prête... Follia, c’est un vieux thème (peut-être du XVe siècle...) sur 2 fois 8 mesures, sur lequel les musiciens pouvaient inventer toutes les variations qu’ils voulaient. Comme en jazz quoi !

 

Nota : La Folia, également appelée Follia (en italien) ou Folies d'Espagne, est l'un des plus anciens thèmes musicaux européens, basé sur un motif qui se répète en se modifiant. Elle apparaît probablement au XVe siècle au Portugal avant de connaître un très grand engouement. Plus de 150 compositeurs l'ont utilisé dans leurs œuvres, de Lully à Vangelis.

 

Ph2 La Folia

 

Michel Devillers précise : « Marin Marais a écrit ses variations qu’il appelle “couplets”. Je crois qu’il y en a 32. Je crois que j’exposerai le thème, pour enchaîner quelques variations de Marin Marais qui glisseront vers un “groove” jazzy sur lequel s’installeront quelques chorus pour revenir sur le thème initial ».

 

Ph3 1er couplet de folies

  

Ensuite… « côté baroque, vraisemblablement quelques mouvements de Pierre Philidor, de Pepusch, Telemann, Claude Balbastre... et inévitablement quelque chose de Jean-Sébastien Bach », conclut-il avec un petit clin d’œil.  

 

Côté jazz, Michel a l’embarras du choix. Il tentera, dit-il toujours modeste, « de donner des versions très personnelles de quelques standards connus de tout le monde et de deux ou trois thèmes qu’il a composés ».

 

 

 

 

Tornate all'antico e sarà un progresso. Tournez-vous vers le passé et ce sera un progrès.

 

 

Souvent cité de façon erronée sous la forme «Torniamo (tournons-nous) all'antico e sarà un progresso», c’est extrait d’une lettre de Giuseppe Verdi à F. Florimo, Genève, du 5 janvier 1871, et publiée par Florimo dans Riccardo Wagner e i Wagneristi, Morelli, 1883. Le progressiste Verdi avait-il déjà en tête la fugue finale de Falstaff ? Pensait-il à sa Scala enigmatica (l’une des pièces sacrées Pezzi sacri) ? Nul ne le sait. Mais il est notable de trouver cette idée sous la plume d’un auteur aussi moderniste en son temps.... Toujours est-il que cette citation éclaire BAROCCO SAXO le récital de Michel Devillers comme elle éclairera les récitals de piano des 28 et 31 août regroupés sous le titre BAROQUE & MODERNITÉ I et II.

 

 

 

 

 

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