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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 23:15

1. Le point de vue d’une historienne des arts du spectacle :Jean-Gaspard Baptiste Deburau : Le théâtre du geste par Fabienne DESEEZ

Université Nanterre PAris X - Maîtrise d'arts du spectacle mention études théâtrales


2. Deburau : en provenance directe du site du Père Lachaise (enfin du site des Amis et passionnés du Père Lachaise) : Les enfants du paradis...


3. Deburau vu par l’écrivain tchèque Jan Neruda (1863) Les tableaux parisiens 

VIII/ Les slaves à Paris


4. Après Deburau : La pantomime. Théâtre en mineur, 1880-1945, de Ariane Martinez (2008)
ISBN : 9782878544169 Editeur : Presses de la Sorbonne Nouvelle


5. avant Deburau : Quatre sous pour aller au paradis : les petits théâtres du boulevard du Temple.
Publié le 09 janvier 2009 par Bernard Vassor Première partie : Le Théâtre des Chiens Savants


6. Deburau réinventé : "Les Enfants du Paradis et le XIX° siècle de Jacques Prévert"

par Mme Danièle GASIGLIA-LASTER.


7. Autres références :
Champfleury, Pierrot et les arts de la table



1. Le point de vue d’une historienne des arts du spectacle

Jean-Gaspard Baptiste Deburau : Le théâtre du geste par Fabienne DESEEZ
Université Nanterre PAris X - Maîtrise d'arts du spectacle mention études théâtrales

Afin de mieux comprendre qui est Jean-Gaspard Baptiste Deburau, je me suis essentiellement basée sur les écrits de Tristan Rémy. Dans son ouvrage sur le célèbre mime, Tristan Rémy suit la vie de l'artiste pas à pas avec un grand souci d'authenticité, contrairement à Jules Janin, qui a vécu à la même époque et qui n'a pas le recul nécessaire que donne le temps pour faire preuve d'une réelle objectivité. Il nous restitue méticuleusement l'histoire du mime sans lui faire de concession. Jean-Louis Barrault en écrit la préface.

M. Tristan Rémy, aujourd'hui, avec une érudition qui force l'admiration, réussit avec son Jean Gaspard Deburau, à faire apparaître devant nous le véritable Deburau de l'histoire. Celui-là sent l'authenticité.

Extrait de la préface de Jean-Louis Barrault.

Le père de Jean-Gaspard Deburau, Philippe Deburau, français d'origine, naît à Amiens en 1761. Il débute sa carrière dans l'armée. En 1794, il combat pour l'Autriche, alors en guerre contre la France. Il est affecté au 11ème régiment d'infanterie autrichienne. C'est sans doute pour cette raison, que de retour en France, il prétendra être originaire de Bohême. Il rejoint l'armée de Condé en 1799. En 1802, il est montreur de marionnettes. En 1814, il s'installe officiellement à Paris, non loin du boulevard du Temple. Deburau mène une vie de saltimbanque. Il est danseur de corde. Avec sa petite famille, il présente des numéros tels que La Pyramide d'Egypte ou La Grande Marche Militaire. Il est intéressant de constater que dans le film de Carné, Deburau père, pendant sa parade, est accompagné par des musiciens habillés en hussards polonais, peut-être un clin d'oeil à son passé en Europe de l'Est.

La troupe Deburau se forge bientôt une solide réputation, meilleurs danseurs de corde serait que les Chiarigni, Lalanne et Saqui. En 1816, M. Bertrand, directeur des Funambules les embauche.

Voici la troupe dans l'ordre : Deburau père, Nievmensek, dit Franz le fils ainé, Etienne, le fils cadet, Jean-Gaspard Baptiste, Melle Dorothée, fille ainée et Melle Catherine, fille cadette.

Jean-Gaspard Baptiste n'est pas présenté comme un des fils de Deburau, pourquoi ?

Dans le film de Carné, sur l'estrade, devant la façade des Funambules, Anselme Deburau, le père de Baptiste, se présente comme un acteur prestigieux. Il n'a aucune considération pour son fils dont il dit qu'il n'est pas le sien. Il parle de lui avec mépris et ne prononce pratiquement jamais son prénom. Il exprime violemment son rejet pour ce fils illégitime, indigne de lui. Il le frappe d'un grand coup de batte sur son chapeau sous les rires du public.

Le Cassandre (interprété par Anselme Deburau ) : ... la honte de la famille... Le désespoir d'un père illustre... Mais quand je dis mon fils... fort heureusement j'exagère...

Il est intéressant de voir le revirement total du père, lorsque Baptiste commence à être connu. En bon aboyeur, ce n'est plus lui qu'il présente, mais son fils dont il est fier. Le père qui écrasait le fils de sa prestance, se range derrière lui, de la même façon.

Anselme :... L'incomparable Baptiste mon propre fils, dont son père peut être fier...

Dans la biographie de Tristan Rémy, nous apprenons que Jean- Gaspard Baptiste, né en 1796, a passé son enfance à l'étranger, ne parle pas bien le français. Doit-on voir cela comme un signe de prédestination de l'artiste à la pantomime ? Ce qui est sûr, c'est qu'il n'est ni sauteur, ni acrobate, contrairement à la troupe Deburau. Il ne peut alors occuper que des emplois de figurant, d'où l'image que nous avons de lui, sur l'estrade de la parade. Être solitaire, comme statufié, un personnage égaré qui, cependant, parvient à nous émouvoir par l'expression de souffrance qu'affecte son visage blanchi.

Extrait du scénario de Prévert. début de la 1ère époque : Le boulevard du Crime.

... tout seul, à l'écart,... immobile comme un mannequin de cire,... silencieux, craintif,..., dépaysé, sans défense, lunaire et visiblement « ailleurs »

Selon Tristan Rémy, la naissance de Pierrot Deburau se fait en deux temps. Baptiste doit remplacer l'acteur Blanchard, dit La Corniche, parce que celui-ci approchait de trop près la nièce du directeur M. Bertrand. Le personnage de la Corniche a un chapeau de laine, Il ressemblerait à celui du personnage de Carné et Prévert qu'interprète Baptiste pendant la parade.

A la suite d'une dispute entre Madame Saqui et M. Bertrand, Chiarigni, qui interprétait Pierrot aux Funambules, décide de retourner dans la troupe de Madame Saqui et quitte Les Funambules. C'est Baptiste qui reprend son rôle. Dans le film, on voit une violente bagarre éclater sur scène, en plein spectacle, opposant les Barrigni et les Deburau. Scarpia Barrigni annonce son départ au directeur. Il va rejoindre madame Saqui. Baptiste modifie le costume de Pierrot qu'interprétait Chiarigni/Barrigni. Son serre tête blanc, qui devient noir, contraste avec sa face blafarde. Ainsi naît l'homme en blanc.

Il a plusieurs enfants dont un fils, Charles, qui naît en 1829. Dans le film, nous ne voyons qu'un enfant. Celui qu'il a eu avec Nathalie, personnage inventé par Prévert. Il s'agit probablement de Charles. On peut l'imaginer comme celui qui prendra sa suite, puisque le petit garçon, dont le prénom n'est jamais prononcé dans le film, s'appelle : Le petit Baptiste. Comme si le scénariste voulait nous faire comprendre, que le fils de Baptiste n'existera que dans l'ombre de son père. Comme si le prénom de Baptiste était devenu le prénom de son personnage, au même titre que Pierrot. L'individu disparaît derrière l'universalité du personnage qu'il a incarné. Le personnage se transmettant de père en fils, L'artiste disparaît derrière le personnage culte. Baptiste est mort, vive Baptiste ! Sacha Guitry, fasciné par la contamination du théâtre sur la vie de l'acteur, écrit, en 1918, une pièce qui porte le nom du mime. Le père vieillissant doit céder sa place à son fils. Dans leur habits de Pierrot, le père et le fils ne font qu'un. Pour le public, venu nombreux, c'est Pierrot qu'il applaudit. En 1846, Jean-Gaspard Deburau meurt, accidentellement. Charles, par sa ressemblance avec son père, le remplace. Il fait revivre son père aux yeux du public qui retrouve en lui Baptiste. C'est Charles qui joue, et c'est Baptiste que le public applaudit.

Dans le film de Marcel Carné, Baptiste écrit une pantomime : Le Palais des Mirages ou L'Amoureux de la Lune dans la première époque du film. En 1842, Cot d'Ordan, l'administrateur des Funambules, écrit pour Deburau une pantomime d'un genre nouveau, Le marchand d'habits qui marquera le sommet de la gloire du mime. Cette pantomime est reprise dans le film dans la deuxième époque.

Loin d'être une comédie, cette pantomime macabre, située entre Don Juan et Hamlet, raconte l'histoire de Pierrot, chassé par son maître parce qu'il est tombé amoureux d'une duchesse. Pour faire la cour à sa belle, il tue un marchand d'habits afin de se procurer des vêtements décents. Au moment de conduire la duchesse à l'autel, le spectre du marchand d'habits apparaît, saisit Pierrot, le tue et l'entraîne dans un gouffre.

L'Amoureux de la Lune, pantomime écrite par Baptiste, est le seul moment du film où Frédérick Lemaître, Baptiste et Garance sont réunis alors qu'ils sont tous trois au début de leur carrière. Après L'Amoureux de la lune ou Le Palais des Mirages, Garance ne joue plus. Frédérick Lemaître quitte les Funambules pour Le Grand Théâtre, très vraisemblablement L'Ambigu-Comique. On peut se demander pourquoi Prévert et Carné ont donné une appellation fictive à L'Ambigu-Comique alors qu'ils ont laissé le nom réel aux Funambules. Par ailleurs, le théâtre de Mme Saqui est mentionné. On a vu que les Funambules étaient sujets à de violentes divisions entre artistes. L'hypothèse possible est que les Deburau furent des danseurs de corde, de même que Madame Saqui. L'autre nom pour danseur de corde est Funambule. Batiste représente l'image de Pierrot dans la lune, qui voyage la nuit, parmi les petites gens de la rue. Cette vision de Pierrot que véhicule Deburau, ne pouvait que séduire le poète et le réalisateur.

Dans le film, Frédérick Lemaître et Baptiste prennent un verre ensemble au comptoir d'une gargote. Le contraste entre les deux acteurs est saisissant. Frédérick a des ambitions de grands hommes. Baptiste se complaît à s'assimiler aux gens du peuple.

Frédérick Lemaître monopolise la conversation, tandis que Baptiste reste muet. Il définit son travail de comédien, lui confie son ambition de devenir un homme aussi grand au théâtre que les grands hommes de l'histoire.

Frédérick Lemaître :... tous les grands de ce monde... ils ont joué leur rôle et maintenant c'est mon tour.

Baptiste répond d'un sourire, comme si la seule expression de son visage suffisait à exprimer les mots qu'il ne dit pas.

Frédérick les traduit en donnant une définition de son travail de mime et en en faisant l'éloge. Frédérick est l'homme du théâtre du verbe. Les mots suffisent à son bonheur. Sans eux, il éprouve un sentiment de grande frustration. Il a besoin des mots pour exprimer les grands hommes. Baptiste est l'homme du théâtre du geste. Il s'exprime uniquement avec son corps. Il raconte son histoire sans rien dire.

Baptiste : Pourtant, ce sont de pauvres gens, mais moi, je suis comme eux.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que Jacques Prévert ait décidé de débaptiser L'Ambigu-Comique pour le Grand Théâtre, le seul théâtre digne du grand Frédérick Lemaître.

Source : http://www.memoireonline.com/09/08/1522/m_theatre-theatralite-dans-les-enfants-du-paradis3.html


2. Deburau : en provenance directe du site du Père Lachaise (enfin du site des Amis et passionnés du Père Lachaise) : Les enfants du paradis...

Jean Gaspard Deburau (ou Debureau) est né Janv, Kaspar Dvorak le 31 juillet 1796 à Kolin en Bohème Moravie, aujourd’hui république Tchèque.
Il est le fils d’un père français et d’une mère tchèque. Philippe Germain, son père, est né en 1761 à Amiens dans une vieille famille de Picardie. Il est tisserand de profession. Mais, il a davantage la vocation d’artiste et monte à Paris pour y devenir danseur de corde.
Il s’engage ensuite dans le régiment d’infanterie du Maréchal Michael Wallis et part pour Mayence. Sa carrière militaire le mène en Bohème, il y réside pendant treize années. Il s’installe à Kolin et se marie avec une servante Katerina Kralova. Mais, le père Deburau est tout sauf un sédentaire.
Il se joint aux troupes en exil du prince de Condé en 1799. Il fait alors sa première tentative de retour en France. Mais, il échoue. La vie en Bohème est de plus en plus difficile et la famille a du mal à subsister. Il est donc décidé de rentrer définitivement en France, à Amiens, plus précisément. Le jeune Jean Baptiste quitte donc définitivement le pays qui l’a vu naître. On sait très peu de choses des tribulations de la famille pendant quelques quatorze années, sans doute a-t-elle voyagé à travers l’Europe.
Voici l’année 1816, et la première apparition de la famille Deburau dans son spectacle d’acrobatie. Le directeur du théâtre des Funambules, Michel Bertrand, les remarquent et les engagent sans délai. Trois ans après, le Pierrot en titre du théâtre est congédié. C’est Jean Baptiste qui le remplace au pied levé. C’est le succès immédiat. C’est le début d’une grande et longue carrière.
Deburau immortalise les pantomimes silencieuses de Pierrot. C’est un Pierrot dépouillé du superflu, un Pierrot nu dans son âme et son esprit, n’offrant aux regards que les images de son innocence et de sa candeur, Pierrot, triste, Pierrot amoureux, Pierrot trompé, Pierrot bafoué.... Toutes les misères des humbles. Sa face recouverte de blanc parachève son image, à la fois neutre et exprimant toute la palette des sentiments. La poésie qui se dégage du personnage l’éloigne de son modèle, le Pierrot de la Comédia dell’ Arte, un peu escroc, un peu voleur, beaucoup cynique.
Jean Baptiste Debureau est aussi l’auteur de ses scénarios. Ce mime merveilleux est décédé le 17 juin 1846 à Paris. Après sa mort, son fils, Jean Charles Debureau (1829-1873) lui a succédé et a conservé son école et son style, établissant ainsi la tradition moderne du mime, que l’on retrouve dans le jeu de Marcel Marceau.
Comment parler de Jean Baptiste Deburau et passer sous silence le film de Marcel Carné, Les enfants du Paradis (1943-1945), son personnage étant interprété par Jean louis Barrault. Ce chef d’œuvre du cinéma français nous restitue un instant le Boulevard du Crime et la vie grouillante du Paris de 1816-1820. On doit aussi à Sacha Guitry un film consacré au mime Deburau, tout simplement intitulé : Deburau. Crédit photo : Annie_photos (APPL2008)

Source : http://www.appl-lachaise.net/appl/article.php3?id_article=764



3. Deburau vu par l’écrivain tchèque Jan Neruda (1863) Les tableaux parisiens 

VIII/ Les slaves à Paris

    C’est à l’étranger qu’on apprend à aimer ses compatriotes – a écrit un jour un voyageur tchèque, Vocel si je ne m’abuse. Il est vrai que la patrie revêt tout son charme en dehors de son pays. Tout mot tchèque entendu à l’improviste, même dit d’une voix criarde, est une musique merveilleuse et saisissante. Des liens de sympathie se nouent et on se fait un ami de plus. Les voyages de noces, dit-on, exercent une influence désastreuse sur les sentiments des nouveaux mariés qu’ils emplissent d’une insouciante indifférence ; je penserais le contraire : à l’étranger, ils sont l’un pour l’autre toute leur patrie, et c’est là qu’ils commencent à s’aimer le plus étroitement.

     La poignée de Tchèques qui vit à Paris et se connaît a réussi ce à quoi la centaine de milliers d’Allemands qui s’y trouve n’est pas arrivée jusqu’ici : car ils ont leur centre intellectuel, la Beseda tchèque de Paris.(20) Le jour anniversaire de Napoléon, quand tout Paris se couvre de tricolore, un beau drapeau rouge et blanc frappé au centre du lion tchèque flotte aussi au Café des Nations, qui est proche du Palais-Royal. Ce café est le siège de la Beseda. Les Tchèques s’y réunissent une fois par semaine, le jeudi ; leur nombre est trop modeste, Paris trop étendu, leurs emplois trop divers pour qu’ils puissent se rencontrer quotidiennement. Pour cette raison, le jeudi est presque un jour de fête. Ils revêtent alors leur « čamara »(21) et se hâtent vers le Café des Nations où, dans une salle spéciale, sont exposés tous les journaux tchèques, politiques ou récréatifs. Il y a même une bibliothèque où l’on lit pour soi ou pour les autres, où l’on raconte des histoires, et le garçon jette un œil curieux par dessus l’épaule de ses hôtes sur les dessins de nos Humorisické Listy (22), qui représentent parfois des personnalités qui lui sont familières.

     Les Tchèques de Paris sont presque tous des artisans et des industriels : certains ne sont là que pour un an ou deux, le temps d’acquérir une expérience suffisante ; d’autres vivent dans la capitale depuis vingt ans ou plus. Sous l’élégante galerie de l’interminable rue de Rivoli, une boutique de tailleurs porte la célèbre inscription : Zde se mluví česky. (23) C'est ici que travaille et gagne sa vie notre brave et dévoué Hulek (24), refuge et consolation de tout Tchèque qui arrive dans la capitale. Hulek a habillé Napoléon lui-même et les voyageurs anglais éprouvent une prédilection particulière à son égard. Son travail acharné lui a apporté la richesse et il envisage de rentrer prochainement au pays. Nous avons été invités une fois à dîner chez lui pour explorer son excellente cave. Un chaleureux Bourgogne d'âge nous a bientôt incités à entonner des chansons tchèques qui s'échappèrent des fenêtres ouvertes dans la rue Saint-Honoré, à la surprise des passants. Quelques jours plus tard, le Petit Journal (25) publiait une lettre adressée à Monsieur le rédacteur en chef qui expliquait à l'aide du dictionnaire de Bescherelle dans quelle langue nous avions chanté: « C'est une langue douce et harmonieuse que parlent les Češi, nom qui se rend en français par Tchèques ». Le seul mot tchèque qui commence à s'acclimater à Paris - écrivait le correspondant Léon G. - est « pivo » = bière, et les clients fidèles et connaisseurs du Café Saint-Roch n'utilisent pas d'autre vocable que « pivo »pour réclamer à boire. Dans ce café qui achète des quantités importantes de bière de Litoměřice, l'emblème tchèque - lion blanc en champ rouge - se détache sur le mur.

     On pourra rencontrer par hasard ici ou là un Tchèque voyageant pour ses affaires ou son plaisir. Au Théâtre français, des Juifs assis à côté de nous nous abordèrent joyeusement en tchèque bien qu'il fût clair - à la façon dont ils estropièrent les mots -qu'ils s'exprimaient rarement en cette langue en Bohême. Un jour que je sortais du Louvre, un homme de taille moyenne se planta devant moi. « Hongrois ou Polonais? » me demanda-t- il. « Tchèque - lui répondis-je. - Savez-vous le tchèque? » -« Comment ne le saurais-je pas puisque je suis Slovaque! » Il arrivait directement de La Havane et avait l'intention d'aller combattre avec les Polonais. Une autre fois, je passais rue Mouffetard en venant des Gobelins avec un de mes amis : un boucher se tenait devant son échoppe en nous observant attentivement. À peine nous entendit-il parler qu'il s'annonça joyeusement par le mot « řezník ».(26) , se signalant ainsi comme un honnête petit Slovaque.

    Un homme qui a du sang tchèque et ne connaît pourtant pas un traître mot de tchèque vit aussi à Paris. Il s'agit du comique et pierrot Deburau, fils du célèbre Jean Gaspard Deburau (Dvořák) qui s'est installé en France sous Napoléon 1er, à la suite d'un étrange destin. Deburau Père était le comique le plus apprécié de Paris et, grâce à lui, une ère nouvelle avait commencé dans le monde dramatique français ; des écrivains de premier ordre rédigeaient alors sa biographie.(27) Son fils Charles, lui, fut longtemps le fleuron du Théâtre des Funambules : cependant ce théâtre était en cours de démolition et de déménagement ; il faisait des tournées en province au début de mon séjour et je lus à Fontainebleau l'annonce d'un de ses spectacles. Plus tard, il déménagea dans un théâtre en plein air, sur une île du bois de Boulogne. Le temps était pluvieux et incertain et, alors qu'une représentation devait être donnée et que je m'étais rendu sur place, le spectacle n'eut pas lieu, le public ayant été effrayé par les risques d'intempérie.

    Il est bien connu que les Français sont très ignorants des choses tchèques. Le visiteur doit chercher des références à la Bohême comme il chercherait des perles précieuses dans la rivière Otava. Le comte Clam-Martinic {28) est la seule personnalité tchèque dont le visage soit connu : j'ai même trouvé sa photographie dans des albums exposés chez les bouquinistes. J'ai vu aussi une enseigne « Au royaume de Bohême » - au dessus d'un atelier de verrerie - et l'inscription « exposition permanente, cristaux de Bohême » dans l'un des nombreux passages de Paris.

    Quelques lignes du catalogue du Conservatoire des Arts et Métiers m'ont particulièrement intéressé. Il est mentionné à propos de l'énumération des moulins à vent : « Les moulins à vent ont été introduits en France et en Angleterre, pendant les croisades, autour de 1040. Il semble qu'ils aient été utilisés en Bohême depuis 718 et qu'ils y aient précédé les moulins à eau » (Heringius : Tractatus de molendinis, etc., imprimé en 1625).

    Outre la grande inscription « Ambassade autrichienne » de la rue de Grenelle-Saint-Germain, d'autres noms - même s'ils ne suscitent pas un enthousiasme extrême - évoquent notre plus grande patrie, l'Autriche. Une grande tour de guet baptisée tour Solférino, a été construite sur la colline de Montmartre d'où l'on a le plus beau panorama sur tout Paris. Les vers acrostiches imprimés sur le billet qui représente la tour commencent ainsi : « Ton nom, Solférino, comme un écho de gloire... ». Solférino, Magenta, et autres batailles où les Français ont pris le dessus sur les Autrichiens sont les sujets de grands tableaux de Versailles, anciens et récents, parfois magistralement réalisés. Un des plus anciens montre la prise de Prague en novembre 1741 et les Pragoises y sont présentées en costume national... de paysannes souabes. Je ne dois pas oublier non loin de Paris, à Vincennes, le café « A l'Autriche », dont les patronnes sont trois sœurs tchèques.

    Il y a beaucoup d'autres Slaves à Paris. Des écrivains russes de premier plan passent au moins quelques mois par an dans la capitale et j'y ai fait aussi la connaissance de l'excellente Maria Markovyč {29), la Božena Němcova (30) de l'Ukraine, dont les beaux contes écrits sous le pseudonyme de Marko Vovčok sont également connus du public tchèque.

    Bien entendu, les Polonais représentent la majorité : une part considérable de l'émigration vit à Paris, mais on a l'impression que la jeunesse s'est éteinte. Les Polonais ont leurs sociétés, leurs écoles et même une bibliothèque qui compte plus de 100 000 volumes ; mais elle est fermée, ses responsables n'étant pas à Paris : « Ils sont allés se battre ».

    A la chaire slave des enseignements supérieurs de Paris, le poète Chodzko a succédé à un autre poète, Adam Mickiewicz, dont il a été l'ami depuis l'enfance. Ses conférences sont très intéressantes : elles témoignent de connaissances philologiques étendues et d'une culture universelle. Chodzko est un bon connaisseur de la littérature tchèque (31) et je l'ai entendu faire un cours approfondi sur les écrits qu'Erben a consacrés à la mythologie slave ; il citait toutes ses études, même celles qui étaient éparses dans les almanachs et les périodiques. J'ai passé des moments très agréables lors de ses conférences et dans sa maison hospitalière aux Slaves.

    Les Polonais ont également leurs propres restaurants à Paris où l'on peut déguster leur « krupnik, chlodnik, barszcz i zrazy z kasza » (32). Des hommes, mais aussi des dames élégantes fréquentent ces restaurants où l'on peut rencontrer de très intéressantes personnalités. Il est fort doux d'y entendre parler seulement slave. L'un d'eux se trouve rue Villedo. Je m'y suis rendu et au moment où nous en sortions avec mon compagnon, nous avons croisé une femme de grande taille et d'apparence avenante que mon ami salua avec respect. C'était une noble Polonaise à qui la patrie avait demandé le sacrifice si douloureux de son fiancé, Simon Konarski (33), qui avait été exécuté en 1837. [...] 


(20) La première de ces institutions fut fondée à Prague en 1845 comme centre de la vie nationale tchèque. La danse qui porte le même nom fut créée par Linek en 1863 sur la base de danses populaires, à la suggestion de Neruda.

(21) Manteau noir de cérémonie à brandebourgs porté depuis 1848 pour manifester son patriotisme. L’origine en est polonaise.

(22) Journal littéraire et satirique fondé par J. R. Vilímek en 1858 et auquel collabora Neruda.

(23) „Ici, on parle tchèque“.

(24) Ferdinand Hulek (1817-1889), personnage clef de la colonie tchèque de Paris à l’époque. Neruda a dressé son portrait (Humoristické Listy du 19 Avril 1889).

(25) Le dépouillement du Petit Journal pour la période du séjour de Neruda à Paris ne m’a pas permis d’identifier cette correspondance.

(26) Boucher, en slovaque.

(27) Jean-Baptiste Gaspard Deburau (1796-1846) devint le plus célèbre des mimes de son époque grâce aux biographies de Jules Janin, Champfleury, Péricaud, Rémy... Son fils, né en 1829, décéda en 1873.

(28) Jindřich-Jaroslav Clam-Martinic (1827-1886), homme politique et leader de la noblesse historique.

(29) Maria Markovyč (1834-1907) joua un rôle considérable dans l’évolution du roman ukrainien. Travaillant à l’émancipation de serfs, elle passa une période importante de sa vie à l’étranger.

(30) Božena Němcová (1820-1862) fut l’un des fondateurs de la prose moderne tchèque et fut profondément inspirée par la culture populaire.

(31) Jusqu’en 1867, le nom de Chodzko revint constamment dans la correspondance de Neruda avec Frič.

(32) Potage au gruau, soupe froide, borchtch et boulettes de viande.

(33) En fait, il est mort en 1839 après avoir été arrêté en Polésie par les Russes, et emprisonné à Wilno.


source http://bohemica.free.fr/auteurs/neruda/tableaux/tableaux_2.htm

 

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