Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 12:42

                                                   Egon Erwin Kisch

                                           
                                                   Du mime au crime
                                         Pierrot, der Totschläger

 

C’est à Paris que la pantomime, cette forme d’art vieille de deux mille ans, a connu sa grande renaissance, c’est de Paris que l’ancien jeu de physionomie grec est sorti modernisé au début du dix-neuvième siècle, au point de conquérir le monde moderne. Ç’aura été l’œuvre de Gaspard Deburau. C’est évidemment lui-même qui a indiqué aux biographes de l’époque qu’il était né à Neu-Kolin en Bohême le 31 juillet 1796, tout en laissant entendre qu’il était de sang français : son père, une fois son temps de soldat français terminé, s’était installé en Bohême, Sans moyen d’y faire tant soit peu fortune, il avait déménagé à Varsovie, où il reçut notification qu’un héritage lui était dévolu, une propriété de famille à Amiens. Comme il n’avait pas les moyens de payer le voyage, le vieux Deburau forma une troupe d’acrobates et migra par étapes successives en France. Il avait fait de ses deux filles des funambules et ses trois fils se produisaient comme équilibristes (avec accessoirement une maladresse particulière chez le petit Gaspard).

La troupe arrive finalement à Amiens, pour recevoir le bien seigneurial fabuleux, et pour commencer à vivre la vie de riches nobliaux, et oh la la, à Amiens, il se révèle qu’en fait l’héritage familial est une maison en ruines avec un demi arpent de mauvaise terre en friche. Sans hésitation, Deburau père aliène la masure pour des clopinettes, il achète pour dix-huit francs un cheval et reprend la route. On accroche deux paniers sur le chariot de Thespis, dans lesquels le personnel du cirque et la boutique brinquebalent. Le cheval meurt sur pied, à pied les endeuillés affamés sont arrivés à Constantinople, et à pied ils sont repartis de là vers la France, vers Paris.

Ils s’établissent rue Saint-Maur. Un des fils de Deburau, appelé « Nieumensek » (nejmensi ? nemecek ?) se fait admirer d’un public enthousiaste comme le roi du trapèze, le second Stefan, est célébré comme un sauteur accompli, pendant que Gaspard reste dans l’ombre. Des deux sœurs, la plus âgée, celle dont le langage ne renonce pas à l’accent de terroir bohémien, sera connue de ce fait et à cause de sa beauté comme ‘’la belle Hongroise’’; la plus jeune va sauter directement de la barre suspendue à l’autel, où elle va épouser le premier lieutenant Dobrovski, un beau parti pour une fille de funambule, qui se produisait dans la rue et sur les foires !

Mais Gaspard a presque encore plus de chance, au moins pendant un quart d’heure. Alors qu’il traîne derrière la troupe de son père, il est dépassé à Saint-Cloud par – c’est ce que Deburau a dicté à son biographe – par le carrosse de Napoléon. L’empereur fait monter – un caprice – le comédien couvert de poussière dans sa voiture, la conversation vient sur le Théâtre, Bonaparte interroge le tout jeune artiste sur les dramaturges modernes, et surtout sur Baour-Lormian. « Sire, répond Gaspard, ces messieurs pourraient être de grands poètes, si, au lieu d’écrire des tragédies, ils se contentaient de composer des pantomimes ! » car Gaspard s’est entiché des pantomimes qui s’insèrent entre deux numéros de jongleur, il rêve d’en approfondir les personnages, d’étendre les numéros et de leur donner une structure plus ferme, jusqu’à donner des spectacles d’une soirée complète et ainsi de devenir le Talma de la pantomime.

Napoléon est à peine mort que le rêve de Deburau se réalise. Après une courte période d’essai chez Nicolas Bertrand, le directeur du Théâtre des Funambules, au n° 18 boulevard du Temple, il crée le nom et la figure de Pierrot, une version authentiquement française du « Gille » italien, avec un caractère et un nom authentiquement français. Tout Paris est enthousiaste de ce Pierrot qui est né à Paris, découvre en lui le caractère du peuple français. La littérature se saisit de ce nouveau genre de héros, et jusqu’à Laforgue, jusqu’au « Pierrot lunaire » de Giraud, ça ne s’arrêtera plus. N.M. Bertrand engage un Gaspard Deburau heureux le lundi de Pentecôte 1828 pour trois ans au cachet colossal de trente cinq francs par semaine. Et chaque soir il joue à partir de là le serviteur petit Pierre, « Pierrot », le souple, le balourd, poursuivi par le bâton, et par la malchance, et par Arlequin, le Deus ex machina des nombreuses « pantomimes féeriques d’Arlequin avec costumes, changements de décors, divertissements et métamorphoses ».

C’est désormais Kaspar le grand, le Français de Neu-Kolin a trouvé sa voie, le genre avec il peut parler parisien aux Parisiens, sans ouvrir la bouche. « Avec lui, la pantomime des Funambules devient aussi française que sont le Cid et l’Étourdi »[1] c’est ce que disent ceux qui chantent son panégyrique, ce qu’écrivent les grands de la critique contemporaine, qui le prennent pour un Français. Béranger le révère, comme Théophile Gautier, Charles Nodier, la Malibran, Gérard, Alexandre Dumas père, la bonne société, le peuple les artistes et les enfants.

Mais c’est sa gloire qui va faire vaciller sa gloire. En avril 1836, cet autre Napoléon connaîtra son propre Waterloo. Gaspard Deburau va avec sa femme se promener à Bagnolet. Un jeune de la zone, soit par enthousiasme, soit par orgueil d’avoir reconnu Pierrot même sans son costume de Pierrot, ou parce qu’il croit briller rien que par ses acclamations, ou avec l’intention d’embêter le mime, on ne sait, commence à crier : « Hourra, Pierrot ! Hourra, Pierrot ! »

Gaspard Deburau, tu n’es pas content de recevoir cette ovation.

Gaspard Deburau, je te comprends ! Sur la scène, oui, tu es le plus docile esclave du bourgeois Boissec, tu fais pour lui la cour à Colombine, tu te bats à sa place avec son rival Arlequin par qui tu te fais tabasser, tu es aussi l’esclave du public, et pour le pousser au ravissement, tu trébuches sur les vases de fleurs, tu laisses le lustre te tomber sur le nez, tu te fais rosser avec des pioches, des balais, slapstick à en être vert et bleu. Mais c’est justement pourquoi (surcompensation !) tu veux être pendant ton temps libre un Grandseigneur*, un homme sérieux. C’est justement pourquoi tu vas vers ce type qui tente de te prendre pour un Pierrot hors de la scène, pour un clown, un imbécile, tu vas droit sur lui et tu lui administres une gifle.

Cet incident est ce qu’on appelle dans ton théâtre le « prologue*», le lever de rideau qui précède le « spectacle tragique* ». Le soir quand Deburau rentre à la maison, il voit son adversaire en face de lui qui, entouré de nombreux amis, le guette pour se venger.

— Ohé, Pierrot, ohé !

Avec une détente qui ferait honneur même à son frère Stéphane, Gaspard est sur son adversaire. Par malheur Deburau a la canne à la main, il est un des meilleurs escrimeurs au bâton de l’époque, et peut-être parce qu’il n’a pas le droit de faire usage de cette faculté sur scène pour de bon, il brûle de s’entraîner ailleurs, il est en furie, et frappé de ses coups, le pauvre travailleur tombe à terre pour ne plus se relever.

Il est mort, et Pierrot est un meurtrier. On le mène en détention provisoire à la prison de Sainte Pélagie ; et là, un malheur n’arrive jamais seul, Pierrot, cet oiseau de malchance, il ne s’appelle pas Deburau mais Dvořák ! la presse de boulevard, à l’affût de détails sur l’homicide sensationnel, fait part à un Paris stupéfait que le plus parisien d’entre eux n’est pas du tout un Parisien qui serait né à Kolin par hasard, mais un Bohémien bon teint. Toutes ses histoires autobiographiques comme celle de la propriété minable héritée à Amiens, celle de la critique exprimée à Napoléon Bonaparte sur le drame contemporain français, tout ça ce sont des produits de son imagination ! Il n’a inventé Pierrot que pour cacher son français qui sent son patois bohémien ! La littérature française doit son école néoromantique et la pantomime sa renaissance à un défaut de prononciation d’un comédien ambitieux.

Deburau–Dvořák dans sa cellule à Sainte Pélagie n’a pas du tout l’idée que ce n’est pas son acte criminel, mais bien son origine, qui va le tuer auprès du public parisien. « Si je fais des moulinets avec ma canne, les spectateurs vont voir Pierrot le meurtrier et leur rire va se figer » écrit-il depuis la prison. Effectivement une partie du monde des lettres va soulever contre Deburau le reproche d’être assoiffé de sang, Alphonse Karr va présenter Deburau comme un personnage sinistre qui ne rit jamais hors de la scène, et c’est de là que vient l’anecdote que Deburau aurait consulté incognito un médecin contre la mélancolie ; celui-ci lui aurait conseillé d’aller voir Deburau, pour apprendre à rire avec ses blagues. Henri Rivière va soutenir que Deburau joue surtout avec des instruments meurtriers, qu’il jongle avec des rasoirs coupe-choux, qu’il mélangeait des poisons… Mais tout ça lui aura moins nui que le fait d’être de nationalité étrangère.

Mais tous ses amis ne l’abandonnent pas. George Sand et Champfleury dans le Constitutionnel, le Charivari et dans Corsaire Satan, mènent une campagne enflammée pour sa libération, la Garde Nationale dont il est membre, se déclare en sa faveur en disant à sa décharge que « ce Bohémien passionné possédait le sang chaud de tous les Hongrois ». En réalité le Pierrot démasqué a pu remonter sur la scène, mais le grand succès lui restera refusé ; il meurt relativement jeune le 18 juin 1846. Sur sa tombe est gravé :

                                              Ci-gît un comédien qui a tout dit

                                                        et qui n’a jamais parlé.

Son fils et successeur, Charles Deburau, le pleure, l’Art et le Peuple sont en deuil, et on fleurira la tombe de Napoléon-Pierrot jusqu’à ce qu’un nouveau genre de pantomime apparaisse avec de nouveaux héros : le cinéma. On oubliera alors Gaspard Deburau de Paris, celui à qui on avait reproché de s’appeler Kaspar Dvořák et d’être né à Kolin.


Traduction : J. Granoux pour les cahiers de l’estran. Merci à Dionys Kube, comme d’habitude, pour ses conseils pertinents. Pour les germanophones, un facsimilé du texte original d'Egon Erwin Kisch sera disponible le soir du concert.

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires